Les belles rencontres
Des humains d’exception se racontent le temps d’une discussion.
D’un océan à l’autre, nos magasins se vivent au fil de l’art. Les œuvres qui les habitent racontent des histoires de communauté, de territoire et de mémoire. Elles les dotent d’une personnalité distinctive et les font briller d’un éclat unique.
L’ouverture de chaque succursale Simons a été l’occasion de rencontres singulières avec des artistes d’ici et d’ailleurs. Les liens tissés avec la communauté artistique à travers les années forment aujourd’hui un maillage inspirant à l’échelle du pays.
En ce 8 mars, nous avons eu envie de mettre en lumière quelques-unes des femmes exposées en nos murs. Nous avons choisi quatre artistes aux pratiques variées, qui manient l’encre, la corde, la laine ou les pigments.
Trois d’entre elles ont répondu à nos questions sur leur rôle d’artiste, leur inspiration et leurs aspirations, tandis que nous rendons hommage à la dernière, disparue il y a 20 ans.
Faites leur rencontre.
CF Toronto Eaton Centre, Toronto
« Je vois l’art paysager comme une fenêtre sur une période et un lieu et une occasion de faire écho à la façon dont nous habitons et modifions le territoire, sans être moraliste. Je veux simplement pointer des choses et laisser l’interprétation ouverte. » Karine Locatelli vit le territoire charlevoisien autant qu’elle l’encre à la plume sur de grandes toiles brutes. Elle habite son sujet, dans un maillage organique entre l’art et la nature. De sa pratique incarnée, elle représente des paysages réels et vécus, jamais idéalisés.
Votre travail est basé sur une approche poétique et expérientielle du paysage. Comment nourrissez-vous votre paysage intérieur?
Le quotidien à la campagne, la nature, l’art en général, les objets faits main dont je m’entoure et la poésie de poètes québécoises allochtones et autochtones me nourrissent énormément. Toutes ces choses sont liées par une temporalité demandant patience, lenteur et observation.
Les grands noms de la tradition pleinairiste* propre à la région de Charlevoix sont majoritairement masculins. Quelle ambition cultivez-vous en réactualisant cette tradition?
Mon ambition est collective. Je me sens fière de faire partie d’une relève féminine, avec la peintre charlevoisienne Josiane Lanthier, qui explore aussi ce thème classique avec une approche personnelle et singulière. Pour moi, la recherche sur le territoire implique des chercheurs de tous les domaines, y compris les arts visuels.
*représentation du plein air (ndlr)
De quelles manières vos œuvres font-elles écho à des enjeux politiques ou sociologiques?
Je tente de tracer des paysages qui ne sont pas forcément pittoresques, mais qui font partie de notre quotidien. Un dépôt à neige en est un exemple. Ces montagnes éphémères sont indissociables de notre paysage hivernal et parlent de la rudesse de nos hivers, du labeur et des ressources colossales dédiés à la gestion de la neige. Aujourd’hui, ce sujet devient politique et sociologique alors que les écoles interdisent aux enfants de jouer sur ces buttes à cause de leur dangerosité potentielle.
Comment aimeriez-vous voir le rôle de la femme évoluer dans la société?
Je vais aborder cette question avec un angle en arts visuels. Je vois tant de femmes artistes avec de belles carrières ici et à l’international qui n’ont à peu près pas de tribunes dans nos médias. Je rêve qu’on soit fiers d’elles, qu’on en parle abondamment dans nos médias et que les grandes institutions artistiques leur laissent davantage de place dans leurs programmations.
Galeries d’Anjou, Anjou
La peintre et lissière Mariette Rousseau-Vermette a tissé la voie à de nombreuses artistes. En 2026, on célèbre le centenaire de sa naissance.
Pionnière de l’art textile au Québec et au Canada, Rousseau-Vermette a créé des tapisseries dans une exploration constante des volumes, des reliefs et des couleurs, inspirée par les nuances de la nature québécoise. Avec ses œuvres monumentales abstraites, elle participe au courant de la Nouvelle tapisserie qui émerge au milieu des années 60, un mouvement qui voit les œuvres investir l’environnement architectural moderne.
À la fin de cette décennie, Donald Simons rencontre l’artiste, visite son atelier et commissionne l’œuvre Éclat de joie. Elle trouve d’abord une place de choix dans la maison familiale des Simons, partageant l’espace avec un plancher de tuiles de Claude Vermette, le mari de Mariette. Aujourd’hui exposée dans notre succursale des Galeries d’Anjou à Montréal, elle reflète le lien particulier qui unit notre entreprise aux étoffes, tout en relatant une période d’effervescence dans les arts au Québec.
En 2023, l’œuvre a d’ailleurs été prêtée au Musée des beaux-arts de Montréal à l’occasion de l’exposition Parall(elles) qui célébrait l’importante contribution des femmes à l’univers du design et examinait les raisons ayant mené à leur sous-représentation dans l’histoire.
À l’instar de la broderie ou du perlage, le tissage s’inscrit parmi les techniques qui ont longtemps souffert du double désavantage d’être associées non seulement à l’artisanat, mais plus généralement à l’artisanat féminin, reléguant souvent leur pratique à un loisir. Sublimée par des artistes comme Mariette Rousseau-Vermette au Québec ou comme Dorothy Liebes aux États-Unis, la tapisserie a été reconnue comme un moyen d’expression à part entière méritant ses lauriers.
Vingt ans après son décès, les œuvres de Mariette Rousseau-Vermette continuent de rayonner dans de nombreuses collections privées et institutions muséales à travers le monde.
Halifax Shopping Centre, Halifax
« L’art révèle l’invisible, partage des histoires enfouies et se réapproprie des récits sous de nouveaux angles. » À travers son art, Melanie Colosimo revendique sa place et remet en question les idées traditionnelles du pouvoir, réinventant ainsi le monde. Son travail est inextricablement lié au Canada atlantique et à ses habitants résilients qui ont contribué à la prospérité de la région, mais qui ont également été témoins de ses difficultés et de ses changements au fil du temps. Avec son regard critique, Melanie examine dans son travail les notions de progrès, de genre et de masculinité, abordant des thèmes plus larges tels que l’entraide collective et la débrouillardise.
Où puisez-vous votre inspiration? Quelles sont les femmes qui vous inspirent?
Mon travail s’inspire de mon enfance sur la côte Est et de mon expérience en tant que femme travaillant aux côtés d’hommes. J’ai toujours admiré ma grand-mère, ma mère et mes tantes, tant du côté paternel que maternel. Elles sont exceptionnellement fortes, débrouillardes et pleines d’esprit. J’ai été témoin des sacrifices qu’elles ont consentis pour prendre soin de leurs proches et de leur communauté, et des efforts qu’elles ont déployés pour rassembler les gens. J’ai eu la chance d’être guidée par des femmes leaders tout au long de ma carrière, et le fait de travailler avec elles a fortement influencé ma pratique artistique.
Que traduit la juxtaposition de matériaux industriels et d’arts textiles dans votre travail?
Je recrée souvent des objets utilitaires qui symbolisent la structure et l’industrie à partir de matériaux souples et malléables afin de recontextualiser leur fonction et de les priver de leur pouvoir. Dans Community Ties, la combinaison des techniques ouvre un dialogue entre la force et la vulnérabilité. Le contraste entre la corde industrielle et le crochet délicat met en évidence la résilience inhérente à la douceur et le soin ancré dans la force. Cette juxtaposition invite les spectateurs à considérer comment le soutien, la réparation et la connexion, souvent associés au travail des femmes, sont essentiels au tissu social de toute société.
Dans Community Ties, pourquoi était-il important pour vous de souligner le rôle des femmes?
Souvent, lorsque j’entendais ou lisais des articles sur des fermetures d’usines et leur impact sur les communautés rurales, l’accent était mis sur les hommes, les maris, et peu de choses étaient dites sur les femmes, les épouses, les filles et les grands-mères. Je voulais rappeler aux gens comment ces changements massifs ont affecté les femmes qui essayaient de maintenir l’équilibre. Comment elles ont survécu à l’augmentation des violences conjugales, à l’alcoolisme et à la prise en charge de leurs conjoints au chômage, en plus de leurs responsabilités existantes envers leurs enfants et leur communauté. Le crochet est une métaphore de la nature complexe et interdépendante de leurs rôles au sein de la famille et de la communauté.
Comment aimeriez-vous voir évoluer le rôle des femmes dans la société?
J’aimerais voir les femmes occuper davantage de postes à responsabilités, bénéficier d’un accès égal aux opportunités et être reconnues pour leurs contributions. Il est également essentiel de reconnaître l’influence de facteurs tels que l’origine ethnique, la classe sociale et le contexte culturel sur les opportunités et les expériences des femmes.
The Core, Calgary
Maya Gohill est une peintre dans l’âme. Ses œuvres riches et colorées sont présentes partout à Calgary et notamment dans notre magasin, où elle a réalisé une fresque murale à grande échelle. Maya Gohill puise dans la magie du quotidien et la joie qui découle de son processus créatif est évidente. Inspirée par les femmes qui repoussent les limites et défient les attentes, elle canalise cet enthousiasme et cette authenticité dans son art éclectique, joyeux et curieux.
Où puisez-vous votre inspiration? Quelles sont les femmes qui vous inspirent?
Je suis attirée par les artistes et les créatrices dont le style et l’approche sont empreints d’une audace et d’une témérité particulières, celles qui ont dépassé les normes de ce qui est considéré comme possible pour une artiste féminine. Je suis inspirée par les femmes qui explorent des territoires inconnus, repoussent les limites des attentes et des perceptions, et nous offrent à toutes l’idée discrète mais puissante que « moi aussi, je peux y arriver ».
Comment l’art peut-il être forme de protestation?
L’art a toujours été un moyen d’explorer ce qui ne peut être facilement exprimé à voix haute. Il permet de faire passer un message avec intention qui va au-delà des mots, exprimant toutes les dimensions de la condition humaine. Pour de nombreuses voix marginalisées, l’art offre un moyen de s’exprimer, d’être vu et d’être entendu.
En ces temps mouvementés, est-il encore plus important pour vous de trouver de la joie dans l’expression artistique?
Beaucoup d’entre nous ressentent des émotions exacerbées à propos du monde dans lequel nous vivons et de notre relation à celui-ci. Il y a beaucoup d’incertitude. Je dois souvent me rappeler que je ne peux créer le changement qu’à ma propre échelle. Parfois, j’ai du mal à apaiser mon esprit. C’est alors que le temps passé dans mon atelier devient incroyablement stabilisant et réparateur. C’est un lieu de réconfort et de clarté pour moi.
Votre fresque murale pour Simons à The Core s’étend sur trois étages. Aviez-vous imaginé un récit particulier à découvrir?
Mon objectif était de créer des vignettes à chaque étage qui révéleraient une histoire globale. À l’époque, je m’intéressais beaucoup à l’absurdité, à la fantaisie et à l’espièglerie, ce qui a influencé le sujet et l’utilisation des motifs et des couleurs. Je voulais que cet esprit soit perceptible tout au long de l’expérience, se dévoilant par couches et se révélant à différentes étapes lorsque l’on se déplace dans l’espace.
En quoi vos expériences dans l’enseignement et la parentalité influencent-elles votre pratique artistique?
L’enseignement permet de rester ouvert à de nouvelles idées, car on travaille avec des jeunes qui sont prêts à explorer sans filtre et sans entrave. Cette énergie est contagieuse et c’est ce que j’ai toujours aimé.
La parentalité a eu un impact profond sur ma pratique, car elle a eu un impact considérable sur moi en tant que personne. Beaucoup de gens ne le savent pas, mais je suis également coach certifiée en parentalité consciente. L’expérience vécue d’aborder ma vie avec une plus grande conscience de mes pensées, de mes croyances et de mes schémas m’a apporté une liberté et une authenticité qui façonnent également mon art. Je m’efforce de créer à partir d’un endroit plus profond et plus intuitif.
Comment aimeriez-vous voir évoluer le rôle des femmes dans la société?
Nous évoluons déjà d’une manière qui me surprend vraiment. Je constate beaucoup moins de toxicité et de comparaisons entre les femmes qu’il y a quelques décennies, où la mentalité dominante était celle du « démantèlement ». Nous sommes plus autonomes que jamais et je ne peux que voir cette dynamique s’amplifier.
J’aimerais voir les femmes diriger la culture à partir d’une intuition et d’une connexion profondes et non en se contorsionnant pour s’adapter à un paradigme patriarcal dépassé.