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Face à Claude Cahun et Marcel Moore : la question identitaire dans tous ses états

20 déc 2019

Depuis quelques mois trône dans l’entrée de la Galerie d’art d’Ottawa un gigantesque “they” éclairé aux néons blancs. Quatre lettres qui n’échappent à aucun regard et qui font planer le mystère. Que se cache t-il derrière? À qui les doit-on? C’est la voix de Cara Tierney, artiste interdisciplinaire investie dans les questions de genre et d’identité, qui résonne derrière l’acier. Sa voix et celles de bien d’autres individus affirmés comme non-binaires. Cet étendard sous forme de pronom neutre appelle à leur réaffirmation dans l’espace public et à lutter face à la marginalisation. Un savant mélange entre l’art, le langage et les questions identitaires qui n’est pas sans rappeler le travail de Claude Cahun et de Marcel Moore, duo mis à l’honneur depuis septembre à la GAO, et dont Simons est le fier présentateur.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec la commissaire d’exposition Michelle Gewurtz autour de “Face à Claude Cahun et Marcel Moore”, un dialogue artistique multigénérationnel mettant de l’avant les travaux de six artistes contemporains et confondant les normes du genre. 

Michelle, après avoir analysé dans les grandes lignes votre parcours, il semblerait que ce nétait qu'une question de temps avant que vous vous attaquiez aux œuvres de Claude Cahun et de Marcel Moore. Quel a été le déclic pour la mise en place de cette exposition?

Effectivement, cela fait plus de 10 ans que je réfléchis aux cas de Claude Cahun et de Marcel Moore. L’ensemble de leur travail, dont les premières épreuves souffleront bientôt leur centième bougie, est imprégné par les questions de genre, un sujet d’apparence très contemporain. La compréhension du genre comme une performance, ou encore de la féminité et de la masculinité comme constructions sociales et non comme des attributs biologiques immuables, semble être une idée relativement nouvelle. Et pourtant, Claude Cahun et Marcel Moore nous prouvent le contraire. Prenons cette épreuve datant de 1921-1922, mettant en scène Cahun en complet, tête rasée.

En une image, elle renverse les idées traditionnelles de féminité établies de son temps (la fameuse “garçonne” aux genoux dévoilés et fortement maquillée). À la place, elle adopte la silhouette du dandy, figure emblématique du 19e siècle, reconnu pour son dévouement à l’élégance vestimentaire et à l'apparence physique… au masculin. Pensez Oscar Wilde! Ce qui rend les photographies de Claude Cahun décontenançantes, ce sont toutes les interrogations qu'elles soulèvent sur son genre : qui se cache derrière cette apparence de dandy? Un homme? Une femme? Les deux ou bien aucun? La question la plus intéressante restant : à quel point avons-nous besoin de mettre un genre sur cette personne? Cette fluidité est largement abordée dans l’art contemporain, mais aussi dans le milieu culturel. Je pense ici au drag ou à la mode. L’envie de créer un dialogue intergénérationnel autour de cette question qui a été le fameux déclic.

Pouvez-vous nous expliquer plus en détail ce que
« Face à Claude Cahun et Marcel Moore » représente?

Avant toute chose, c'est un échange entre un groupe d'artistes concernés par les questions de genre, d’identité et d’appartenance. C’est aussi, je crois, la toute première exposition à créditer autant Claude Cahun que Marcel Moore pour les célèbres photographies mettant en scène Cahun. Ses présumés autoportraits suscitent encore leurs lots de débats dans le milieu de l’art, à savoir s'il s’agit du travail d’une seule personne ou non. À mes yeux, il est clair que Marcel Moore avait un rôle central non seulement dans la vie de Cahun, mais aussi dans sa démarche artistique. Elle s’est imposée davantage dans les arts visuels et fût créditée pour toutes les illustrations accompagnant les publications de sa compagne. Il est clair qu’à plusieurs reprises, c'était Marcel Moore qui se trouvait derrière l’appareil. Cette exposition peut également être vue comme un dialogue entre les médiums de Claude Cahun, de Marcel Moore et des artistes d’aujourd'hui : photographie, cinéma, performance ou encore installations artistiques. Je pense que les visiteurs de l’exposition apprécient tout particulièrement cette conversation pluridisciplinaire entre nos protagonistes et nos artistes contemporains. Tous et toutes étaient familiers avec les épreuves de Claude Cahun et ont réussi à explorer à leurs manières les idées de genre et d’identité. Il y a aussi des connexions non négligeables entre les travaux sélectionnés, des approches et des thèmes communs qui émergent et qui méritent qu’on s’y intéresse.

 

Pouvez-vous nous parler davantage de Claude Cahun et Marcel Moore ainsi que de leur relation pour ceux qui n’ont pas encore la chance de connaître ces artistes?

Avant d’entrer dans les détails de leurs vies, il faut savoir que Claude Cahun et Marcel Moore sont les noms d’artistes adoptés respectivement par Lucy Schwob et Suzanne Malherbe aux alentours de 1915 et choisis pour leur neutralité de genre. Claude Cahun publiera sous bien d’autres pseudonymes avant d’arrêter son choix sur le susnommé en 1918. Elle écrira à ce propos en 1950 que ce surnom était un hommage à “ses parentés juives secrètes, avec lesquelles [elle] partageait davantage d’affinités.”
Les deux artistes en devenir se rencontrent à Nantes, pendant l’adolescence. L’union du père de Lucy Schwob et de la mère veuve de Suzanne Malherbe rapproche fortement les deux jeunes femmes. Elles déménagent ensemble à Paris au début des années 20, s’impliquent sur la scène avant-gardiste et se lient d’amitié avec des artistes, des écrivains et des éditeurs tels que Romaine Brooks, Adrienne Monnier, Sylvia Beech, Natalie Barney, Gertrude Stein et André Breton. Elles quittent Paris et les surréalistes pour Jersey en 1937. Peu de temps après l’occupation allemande de l’île en juin 1940, le couple commence une campagne de propagande antinazisme. Elles sont arrêtées et emprisonnées en juillet 1944. Le régime nazi les condamne à mort cette même année, peine commuée en réclusion à perpétuité. Elles sont libérées le 8 mai 1945 à la veille de la libération de Jersey. En revenant sur l’île, elles découvrent une maison pillée et une grande partie de leur travail ravagée. Les photographies ayant survécu ne seront révélées qu’après la mort de Marcel Moore en 1972. Quand leur oeuvre est exposée pour la première fois à la fin des années 80, elle fait sensation. Cahun devient un culte de par sa fluidité de genre, mais surtout de par son indéniable travail de résistance. Je trouve important de souligner le militantisme moins connu des deux artistes. Il montre comment l’art peut être mobilisé et avoir un impact réel sur le monde. L’art au service de la justice sociale, pourrait-on dire.

Pensez-vous que c’est encore possible aujourd’hui?

Oui, je crois. Nous partageons des époques tout aussi compliquées! Les événements qu’ont vécus Claude Cahun et Marcel Moore nous prouvent que, lorsqu’un système politique vient à faillir, la culture et le relationnel prennent vite le relais. Et l’art a plus que jamais un rôle social à jouer dans tout cela, qu’il en résulte une révolution, comme dans le cas de Cahun et de Moore, ou un espace de paix nécessaire à la réflexion. Les créations des artistes d’aujourd’hui appellent au respect, à la tolérance et à l’inclusion multiculturelle. Une quantité d’artistes mettent en lumière la problématique environnementale, par exemple. Ces préoccupations, intimes ou exogènes, sont, je trouve, bien reflétées dans cette exposition.
 

Un peu comme la poésie de Claude Cahun répondait et articulait ses autoportraits photographiques (et vice-versa), on a cette même impression en voyant la pluralité des médiums utilisés en réponse à Cahun et Moore. Comment sest passée la sélection des artistes face au travail de nos deux “protagonistes”?

Effectivement, tout comme Claude Cahun et Marcel Moore travaillaient la photographie, le dessin, la peinture, la sculpture, la performance, la poésie et la prose, vous avez ici des artistes contemporains répondant à leurs travaux de façons tout aussi variées. J’avais à disposition un grand panel d’artistes parmi lequel sélectionner ceux qui entreraient en dialogue avec les œuvres de Cahun et de Moore. Cela ne m’a pas facilité la tâche! Il me semblait plus intéressant et cohérent de choisir des projets pouvant créer et alimenter la conversation lorsqu'associé avec les textes, les dessins ou les fameuses photographies du duo. L’ensemble du processus fut très enrichissant, surtout lorsque le travail avec nos six artistes a commencé à prendre forme. Cela m’a permis d’en apprendre beaucoup sur leurs démarches respectives, mais aussi de voir Cahun et Moore à travers des regards frais et éclectiques.
 

Sauriez-vous nous présenter leurs travaux et leurs démarches en quelques mots?

Le travail de Claude Cahun et de Marcel Moore repose fondamentalement sur la performance de genre et la subversion des normes sociales. Celui des artistes contemporaines est un peu plus complexe dans sa définition, bien que chacune de leur démarche artistique aborde le genre, la sexualité, l’identité et le corps.
Pour cette exposition particulière, Laura Taler et Sarah Pucill se sont lancées dans la réalisation de films expérimentaux. Sarah Pucill a précédemment réalisé deux longs métrages animant les photographies de Cahun et de Moore. Ici, elle retravaille les clips de son second film Confessions to the Mirror [2016] afin de créer une installation immersive dans le décor de son film. L’oeuvre de Laura Taler est non seulement inspirée du travail de Claude Cahun, mais aussi de celui de Maya Deren, réalisatrice expérimentale Ukraino-américaine des années 40-50. Ses recherches sur les débuts du genre expérimental en photo et au cinéma viennent se greffer sous forme de texte dans ce film-installation. Le travail de Cara Tierney questionne le rôle du genre et sa relation au corps. Ici, iel a travaillé sur de grandes installations sculpturales à base de textes tirés d’Aveux non avenus et se rapportant à son expérience identitaire genderqueer. Mark Clintberg est un artiste conceptuel. Pour cette exposition, il a réalisé une étoffe tissée sérigraphiée à la main. Il était important pour lui de réaliser une pièce aussi monumentale (le textile mesure 7 m de long) à la main. Cela lui permettait de préciser que le genre n’était pas une chose prédéfinie, mais le résultat de petits gestes posés au fur et à mesure du temps. J’adore le fait que l’oeuvre traite de l'identité et du corps même s’il s'agit de la seule de l’exposition où un corps n'est pas directement représenté. La contribution de Dayna Danger fait partie d’un projet en cours où l’artiste présente des masques perlés portés par les sujets de ses photographies. Le but ici est d’aborder la sexualité autochtone ainsi que les notions de parenté et de souveraineté. Zanele Muholi, qui s’identifie elle-même comme une activiste visuelle, se concentre sur la question d’intersectionnalité dans le genre et la sexualité. Le travail de Muholi en tant que photographe est profondément lié à sa défense des intérêts des communautés LGBTQ+ noires.

Les questions identitaires ont toujours été un moteur artistique, quelles touchent le genre, la classe sociale, la foi, lorientation politique ou encore le physique. Comment expliquez-vous lévolution du sujet des genres et du corps dans lart au cours du siècle écoulé?

Une bien grande question! C’est certain que l’art continue de traiter ce genre de sujets, notamment celui du corps qui, avec le genre, a habité bon nombre d’artistes au courant des siècles. C’est à partir des années 60 et 70 et de la révolution sexuelle en Occident que l’art contemporain a entamé une exploration plus explicite du corps, des identités de genre et de la sexualité. C’est une époque où l’activisme était de plus en plus mis de l’avant, surtout dans l’art. Cela a déclenché la libération des mœurs et une envie de marquer sa place dans le champ social. On a vu émerger et grandir les mouvements féministes,  le mouvement afro-américain des droits civiques, l’accès à la contraception... Évidemment, les œuvres alimentées par ces mouvements de libération du corps ont déchaîné les esprits les plus réactionnaires et ont fait l’objet de censure, comme celles de Robert Mapplethorpe. Si ces remontrances sont encore d’actualité, je vois encore bien des artistes contemporains franchir les limites établies par les conventions pour tout ce qui a trait au corps et sa représentation.

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Pour en attester, Simons vous invite à découvrir l’exposition “Face à Claude Cahun et Marcel Moore”, à l’affiche jusqu'au 4 février 2020 à la Galerie d’art d'Ottawa. Nous remercions leur équipe, et tout particulièrement Michelle Gewurtz pour le temps accordé à cet entretien.

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